Tu ne te sens pas à ta place? Le problème n’est (probablement) pas toi.
Dimanche soir, 23h.
L’anxiété monte. Le sommeil ne vient pas. Mon cerveau tourne en boucle sur la semaine qui arrive.
Je sors du lit. Je me dirige vers le bar - l’endroit où je range mes bouteilles d’alcool.
J’ai développé une routine pour noyer ce sentiment lourd. Un shot. Vodka, tequila, whisky ou rhum, selon la bouteille qui m’interpelle ce soir-là.
Je ne suis pas un buveur. Vraiment pas. Quelques cocktails lors de célébrations, c’est tout. Un buveur social occasionnel.
Mais là, l’alcool est devenu mon outil pour m’endormir rapidement. Pour réduire cette sensation persistante que quelque chose ne va pas.
Et pendant que l’alcool fait effet, mon cerveau continue :
“Pourquoi je n’arrive pas à ‘fitter’? Est-ce que c’est moi le problème? Je ne peux pas juste quitter… En fait, ce serait une mauvaise décision financière. Je ne peux pas faire ça à ma famille. Je me sens coincé et je ne vois pas de porte de sortie. Quitter? Pour aller où? Et faire quoi? Ce sera la même chose partout... Peut-être que c’est ça, la vie? Peut-être que c’est moi qui ne suis pas adapté professionnellement?”
Pendant des mois, j’ai vécu ce rituel. Chaque dimanche soir.
Et je me trompais sur toute la ligne.
Le lion en Arctique
Le lion, roi majestueux de la savane, est parfaitement adapté à son milieu naturel.
Imagine ce même lion déplacé sur une banquise glacée de l’Arctique.
Alors qu’il règne en maître dans la savane, il devient vulnérable, luttant pour sa survie. Ce n’est pas son manque d’habileté, de force ou de confiance qui pose problème, mais l’inadéquation entre son environnement et ses aptitudes naturelles.
C’est probablement la même chose pour toi.
Ce l’était définitivement pour moi.
Nous avons tendance à nous remettre en question, à nous blâmer, à douter de nous-mêmes quand nous ne nous sentons pas épanouis professionnellement. À développer des mécanismes de survie qui nous font encore plus mal à long terme.
Mais peut-être que ton ressenti reflète moins tes capacités personnelles que l’environnement professionnel dans lequel tu te trouves.
Mon parcours de lion déplacé
J’ai vécu ça plusieurs fois dans ma carrière.
D’abord comme comptable - le misfit était évident. Ensuite, pendant plusieurs années au sein d’une grande organisation. Là, c’était plus subtil. Je n’arrivais pas à nommer ce qui n’allait pas.
Alors je restais. Parce que partir semblait irresponsable. Parce que j’avais une famille à nourrir. Parce que “on ne quitte pas un bon emploi sans avoir la prochaine étape claire”.
Je tolérais. J’endurais. Et chaque dimanche soir, je retournais vers mon bar.
En réalité, ce n’était pas moi le problème. C’était le fit avec les valeurs et le fonctionnement de l’organisation. Mais ça m’a pris des années avant de le voir. Des années à me blâmer. Des années à penser que je n’étais pas assez bon.
Plus tard, comme président d’une PME, j’ai ressenti la même chose. Heureusement, j’ai été plus rapide à le reconnaître cette fois.
L’exemple le plus frappant? Six semaines.
Six semaines dans une entreprise avant de démissionner - sans même avoir trouvé mon prochain emploi. Le misfit était tellement évident, tellement inconfortable, que cette fois je n’ai pas hésité longtemps.
Parce que j’avais appris quelque chose : rester dans le mauvais environnement coûte infiniment plus cher que l’inconfort temporaire de partir sans plan parfait.
“Avec les années, je suis devenu plus sensible à cette sensation de mauvais fit. Au début, je la tolérais pendant des mois, voire des années. Aujourd’hui, quelques semaines suffisent pour prendre la décision - même quand la prochaine étape n’est pas clairement définie.”

Les signaux qui ne mentent pas
L’anxiété du dimanche soir était mon signal classique. Suivie du shot d’alcool. Puis du sommeil agité durant la nuit du dimanche au lundi.
Avec le temps, j’ai appris à utiliser ces indicateurs pour orienter mes décisions. Mais il y en a d’autres :
Le besoin de mécanismes d’évitement. Alcool, Netflix en boucle, scroll infini sur ton téléphone, surinvestissement dans des hobbies - tout pour ne pas penser au lundi matin qui arrive.
Le sentiment d’être prisonnier. “Je ne peux pas partir, j’ai des responsabilités financières.” Comme si rester et te détruire lentement était plus responsable que partir.
Le niveau d’énergie constant. Te forcer chaque matin. Compter les heures avant la fin de journée. Survivre jusqu’au vendredi.
L’absence de fierté. Quand quelqu’un te demande ce que tu fais, tu réponds avec des mots vides. Tu ne parles jamais spontanément de ton travail parce qu’il n’y a rien à en dire.
Le dialogue intérieur toxique. “Je ne suis pas assez bon.” “Je ne fitte nulle part.” “C’est moi le problème.” Tu tournes ces phrases en boucle.
Ces signaux ne sont pas rationnels. C’est un ressenti profond. Une certitude viscérale que quelque chose ne va pas.
Ma savane à moi
J’ai retrouvé ma savane quand je suis devenu indépendant - d’abord comme conseiller stratégique, puis en me concentrant sur le coaching transformationnel.
Aider les autres à surmonter leurs propres défis, dont certains que j’ai moi-même rencontrés, est devenu ma place naturelle.
Le changement était palpable. Pas besoin de me forcer. Les choses me donnaient intrinsèquement de la satisfaction. Le sentiment de contribuer vraiment au bonheur des autres.
Ce n’était pas une réflexion rationnelle. C’était un ressenti profond : “Je suis à ma place.”
Comment savoir si c’est l’environnement ou toi?
Voici la question cruciale : comment distinguer un problème d’environnement d’un problème interne - les fameuses règles invisibles qui nous empêchent de nous épanouir n’importe où?
Mais d’abord, soyons clairs : si tu te réveilles avec l’anxiété, si tu développes des mécanismes d’évitement, si tu te sens prisonnier - même si ce sont tes règles invisibles qui amplifient le problème, l’environnement actuel ne te convient pas. Point.
La question n’est pas “devrais-je partir ou rester”. La question est “qu’est-ce qui doit changer pour que je puisse respirer à nouveau”?
Voici comment le déterminer.
Exercice 1 : L’écart objectif
Fais deux listes côte à côte :
Colonne 1 — Ce qui est important pour moi :
Type d’environnement de travail (collaboratif? autonome? structuré? flexible?)
Nature des défis que je cherche
Culture organisationnelle qui me nourrit
Valeurs qui comptent vraiment
Rythme de travail qui me convient
Colonne 2 — Ce que mon environnement actuel offre :
Réponds honnêtement pour chaque point
L’écart entre ces deux colonnes ne ment jamais.
Si l’écart est grand sur des éléments fondamentaux pour toi, c’est probablement l’environnement.
Exercice 2 : Le pattern répétitif
Réponds honnêtement :
As-tu déjà quitté un environnement en pensant que ça réglerait tout?
Dans ton nouvel environnement, as-tu retrouvé le même sentiment de ne pas être à ta place?
Ce pattern s’est-il répété plusieurs fois?
Si oui, ce sont peut-être tes règles invisibles qui te suivent d’un environnement à l’autre.
Exercice 3 : L’inconfort réel vs imaginé
Pose-toi ces questions :
Suis-je inconfortable à cause :
De ce qui se passe réellement (actions concrètes, décisions prises, comportements observables)?
Ou de ce que j’imagine être permis/interdit dans cet environnement?
Est-ce que je juge négativement les autres :
Pour ce qu’ils font objectivement?
Ou à travers mes propres biais et mes règles personnelles sur “comment les choses devraient être”?
Si ton inconfort vient principalement de tes interprétations, de tes jugements, de tes règles sur “comment ça devrait être” — c’est probablement interne.
Les deux peuvent coexister
Voici ce que j’ai appris : parfois, c’est vraiment l’environnement. Parfois, ce sont nos contraintes internes. Et souvent, c’est un peu des deux.
Un mauvais environnement amplifie nos règles invisibles. Dans un contexte qui ne nous convient pas, notre protecteur intérieur devient hyperactif. Tout devient une menace. Nos règles se rigidifient.
Un bon environnement adoucit nos contraintes. Dans un contexte aligné avec qui nous sommes, nos règles invisibles se relâchent naturellement. On peut respirer. On peut être nous-mêmes.
Le moment de bascule pour moi est arrivé quand j’ai accordé moins d’importance à la petite voix du jugement intérieur - ce protecteur qui voulait me garder “en sécurité” — et que j’ai évalué objectivement l’écart entre ce que je cherchais et ce que l’organisation proposait.
Ces comparatifs ne mentaient jamais.
Ce que tu peux faire maintenant
Si tu te sens comme un lion en Arctique en ce moment, voici par où commencer :
1. Fais les exercices ci-dessus honnêtement.
Prends le temps. Écris tes réponses. L’écart entre ce que tu cherches et ce que tu vis est-il réel ou imaginé?
2. Écoute tes signaux corporels.
L’anxiété du dimanche soir. L’épuisement constant. Le sentiment de jouer un rôle. Ces signaux sont des données précieuses.
3. Questionne tes règles invisibles.
Comme je l’ai exploré dans un texte précédent, nous vivons tous selon des règles inconscientes. Certaines de ces règles te protègent. D’autres te limitent.
4. Accepte que les deux réponses sont valides.
Si c’est l’environnement : change-le. Tu n’as pas besoin de te “réparer” pour être heureux quelque part qui ne te convient pas.
Si ce sont tes règles internes : explore-les. Ta petite voix essaie probablement de te protéger de quelque chose qui n’est plus un danger réel.
Ta savane existe
Si tu es en train de lire ce texte en te reconnaissant, laisse-moi te dire que tu n’es pas le problème.
Ton anxiété du dimanche soir? Pas toi. Ton besoin de mécanismes d’évitement? Pas toi. Ton sentiment d’être prisonnier? Pas toi.
Tu es un.e lion.ne magnifique coincé.e en Arctique. Et tu n’as pas besoin de devenir un ours polaire pour survivre.
Tu as besoin de retrouver ta savane.
Parfois, la solution est de changer d’environnement. Parfois, c’est de transformer ta relation avec tes règles invisibles. Souvent, c’est un peu des deux.
Mais une chose est certaine : continuer à te blâmer, à te forcer, à survivre en attendant que ça passe - ce n’est pas une option viable.
J’ai passé des années avec mes shots du dimanche soir avant de comprendre. Des années à penser que c’était moi. Des années à m’auto-saboter parce que je ne voyais pas que le problème n’était pas mon inadéquation, mais l’inadéquation de l’environnement.
Tu n’as pas besoin de passer des années toi aussi.
“Si tu te sens comme un lion en Arctique, arrête d’essayer d’apprendre à aimer le froid. Va retrouver ta savane.”
Quelle est ta savane? Et qu’est-ce qui t’empêche vraiment de la rejoindre - l’environnement actuel, ou la peur de quitter?
— Martin



